Faire abstraction de la souffrance environnante ? #vie
Jusqu'où peut-on vivre en faisant abstraction de la souffrance tous azimuts répandue dans le monde ? Jusqu'où peut-on rester naturellement "sourds" ? suffisamment isolés les uns des autres pour ne plus avoir à exercer en permanence son empathie, voire même sa compassion ? Cette protection intrinsèque nous est-elle avant tout nécessaire pour la sauvegarde de l'espèce - encore plus que de nous-mêmes ?
De l'homme à l'animal, de l'homme à l'homme : une commune barbarie
Je souffre pour le monde et, chaque jour, particulièrement pour les animaux : ceux dont j'entrevois le supplice à l'appui d'images traînant dans les médias ou sur les réseaux. Ils sont là, en soi et en moi, au moment même où je vous parle. Abattus, reclus, sans forces, à moitié sonnés ou à bout de nerfs, terrifiés ! On entend leur silence lourd, assourdissant, ou bien leurs cris sourds ou stridents. Quelque chose en eux déraille de la santé propre à la vie et à la mort. La nature est innocente et cruelle mais pas méchamment intentionnelle. Ici nous avons affaire à un sadisme d'échelle industrielle, principalement ignorant et partiellement anesthésié. Car si, en flux continu, on nous faisait visualiser plus ouvertement des documents vidéos sur les agissements des abattoirs ou des laboratoires d'expérimentation animale, on en viendrait plus rapidement à transformer nos comportements humains (alimentaires, vestimentaires,...). Du moins, je l'espère.
Et les animaux ne sont pas les seuls, quotidiennement, à être exploités et à avoir mal. Les humains - tout jeunes ou moins jeunes - souffrent également physiquement dans leur chair et aussi, de manière plus existentielle, dans leur âme. Contrairement aux animaux, qui vivent la douleur d'autant plus vivement que le paroxysme de celle-ci demeure coincé au premier degré de la sentience, il est possible aux êtres humains d'élaborer émotionnellement et cognitivement. Leur conscience réflexive leur permet un recul et une analyse leur rendant les moments somatiques plus profonds et signifiants, et donc souvent plus imprégnants et insoutenables moralement. Le sentiment d'injustice se formule ainsi chez l'humain et, à son climax, la réceptivité et la réactivité peuvent se révéler intenses, rageuses et dangereuses. Une colère éveillée !
Chacun survit a minima "séparé"
Cependant, nous - agents autonomes situés - naissons séparés les uns des autres. Nous vivons "chacun dans notre cocon", plus ou moins à l'abri de la semonce endurée par notre voisin - animal ou humain. Car, autrement, nous ne pourrions pas assumer la créativité indispensable à nos destinées. Je ne te vois pas, je ne te sens pas - ou si peu ; tu ne me perturbes pas même si, abstraitement, je peux penser à toi et vouloir ton bien. Je vis pour moi - déjà comme je peux !Tout le monde survit, par delà ses déséquilibres chroniques, endémiques. Tout le monde avance, en dépit des circonstances défavorables, malheureuses. En lui-même, chacun écrase cette part, pour lui, odieuse et insatisfaite. Une à une, il tourne les pages passant sans cesse à autre chose... Dans nos vies, peu de circonstances s'éternisent suffisamment pour pouvoir en profiter dans une radicalité féconde, au nom du sens : un amour, des enfants, un métier, une foi, une oeuvre, un engagement,... Bien souvent, ce qui y prédomine c'est le conflit, la dysharmonie et finalement l'affaissement, le trou, la béance : là où la synchronie peine à se former ou se désagrège.
L'incarnation animale expérimente le non-sens aigu de la condition vivante, quand celle-ci se trouve vassalisée au-delà de toutes limites. Les créatures ici sont littéralement balancées dans l'enfer carcéral du non-lien, de la brutalité et de la torture sur terre. Peut-on en effet imaginer pire à endurer ? La naissance humaine offre parfois davantage de marge et d'espérance, dès lors qu'elle ne subit pas d'assignation à résidence ; dès lors que l'éducation locale lui permet d'émanciper son potentiel personnel. Il nous faudrait alors naître sur un territoire riche et propice, dans une société démocratique et protectrice, au sein d'une famille stimulante et aimante,... Cela reste possible, mais surtout de l'ordre du "très intime et particulier". Tout le monde ne naît pas "tranquille", à même de se développer dans un bon environnement.
Regardons-nous alors un peu les uns les autres et considérons à quel point nous sommes semblables, malgré nos distinctions - de souche interne (âme, identité, persona, gènes) ou externe (milieu - social et affectif). Qu'elle soit spatiale ou mentale, la séparation d'avec autrui nous épargne sa détresse quand, pour nous-mêmes, celle-ci devient trop destructrice - afin que grandisse la singularité que l'on est, ancrée dans une terre juste compatible. A chacun sa signature dynamique au sein d'un monde en perpétuelle évolution. Il lui faut être viable afin d'assurer sa suite - les générations à venir. A notre niveau grossier de perception et de réalisation, il n'est donc pas souhaitable que cette signature se retrouve d'emblée percutée par l'écho de toutes les autres. Son isolement est même parfois à entretenir, tandis que le monde autour agite la fureur de son propre danger !
L'amour en duo : une émergence close
Nous vivons dans des univers supra-connectés, d'une certaine manière déjà très envahissants. Par ce biais, cependant, l'intrusion de l'autre se fait de manière succincte et superficielle. On a tout faux ! Se creuser soi-même au contact de l'autre implique de l'investir en prenant le temps de sa connaissance, du faire-sens et de l'attachement - sans envahissement ni dépendance (les deux écueils). Dès lors que la focalisation réciproque opère, notre capacité d'attention se détend, permettant ainsi à la relation de s'élargir et de s'explorer afin de devenir extraordinairement riche et ajustée. Plus on descend dans l’inconscient, plus l’amour de l’autre peut pour nous. On peut apprendre à se découvrir soi-même en se déclenchant dans la confiance de l'autre. Au plus radical du sens de notre venue sur terre, cette bulle énactive est ce qui nous axe tant horizontalement que verticalement. C'est là, au milieu, que nous nous accomplissons - parfois loin du contexte ambiant plus tonitruant.
Que nous faut-il admettre de ceci ? Que l'hermétisme ou l'étanchéité se défend dans ce monde de brutes ? Que le silence consenti nous porte souvent vers une intériorité partagée ? Que, sans culpabilité, on peut se dissocier du tapage ou du chahut de la couche la plus périphérique de nos existences ?... afin d'entreprendre et raffiner le travail exclusif lié à nos missions de vie.
Je suis une chambre d'échos mais, la plupart du temps, j'en referme la porte blindée afin de ne plus être qu'avec l'autre que je reconnais et choisis. On ne peut vivre l'amour jusqu'au bout qu'en huit-clos. Si l'on souhaite accompagner ou aider les autres (cette fois au sens large), la perméabilité membranaire ne se justifie qu'à partir de l'expérience initiale, totale, en duo. Toute porosité plus vaste à la communauté (à ses traumatismes comme à ses bonheurs) doit être modérée, régulée, par la vigilance apportée à notre tout premier engagement : celui de la foi, en rapport au mystère de la vie et de la mort, et que l'on ne peut sonder que dans l'altérité rapprochée. A moins d'être soi-même une légende ou un guide !
Anika Mi - 27 oct. 2026
