La théorie des deux corps | janv. 2000
Texte originaire de l'année 2000, restitué dans sa forme tel que publié à l'époque.
- avoir un corps, quand on y réfléchit, c'est être "présent" au monde de manière bien singulière... de cette manière qui nous a été donnée d'"expérimenter" sous la forme d'un paquet de chairs animées... devenues si étroitement "nous" qu'on ne les réalise même plus... ici, c'est le corps que l'on peut matériellement toucher, remplir, vider ; celui par lequel on entretient des relations anthropophages avec l'environnement et ses matières nourricières, charnelles, sensorielles... la matière est notre environnement.c'est le corps pour naître, boire, manger, jouir, dormir, évacuer et mourir...
- "l'autre" corps, c'est la fonction cognitive dedans... il est rêves, images, connaissance, concepts, intellect... psyché, conscience... champs neuronaux offerts comme potentiel à l'appréhension de ce qui nous entoure... pour que "quelque chose advienne"...
ce corps mental en émergence permanente, connaît bien le premier - celui de chair...
- à la charnière des deux : l'affectivité - lieu de leur étroite collaboration... l'un et l'autre semblant communément muter, s'accompagner via la chaîne "émotionnelle" tout au long de l'existence humaine.
... et tandis que nos "deux corps" poursuivent leur chaotique et lente progression pour le développement de l'espèce... voici que de mystérieux robots entreprennent une perturbation, engageant avec eux une nouvelle conversation... une pour chaque corps en fait : la première fonctionnant quasi fusionnellement avec le corps de nos cellules ; la seconde choisissant de ne s'adresser qu'au corps de nos neurones.
je reformule : l'une cherchant à épouser artificiellement, ou encore à détecter, à stimuler les zones d'excitabilité traduisant le chemin réactionnel, physiologique et émotionnel, du corps de chair... "affective computing" ; l'autre court-circuitant ni plus ni moins celui-ci et sa dimension "matière", pour ne plus s'intéresser qu'à la résultante imaginale de l'implantation quasi directe de stimulations ou d'informations dans le cerveau.
- dans la première conversation (lien par le corps augmenté), les machines dialoguent avec la physiologie du corps du visiteur (capteurs respiration, rythme cardiaque, variation thermodermale,...). s'intéressant à l'interprétation de ces données en termes de trajectoire émotionnelle, elles visent à devenir de plus en plus "affectives", au sens de réactives et cognitives, afin de proposer au visiteur des réponses temps réel singulières et sensibles, au plus près de la psychologie et de la sensorialité de chacun. cette conversation s'opère à l'intérieur de corpus d'informations visuelles et sonores architecturées tels de véritables legs par leurs auteurs - sortes d'environnements à leur image, prothèses offertes aux champs d'une conversation déportée en dehors d'eux-mêmes.
au final, ces machines ambitionnent la transmission d'univers intimes et poétiques par sensorialité épousée... par empathie physique et mentale du spectateur à l'intérieur d'une proposition artistique... le plus souvent immersive...
indiscrète navigation ?
ce n'est pourtant pas que le spectateur soit pris pour cible, ou encore ingurgité par l'auteur comme "matière à modeler" dans le seul but de configurer une œuvre en co-émergence avec lui... il s'agit tout au plus d'une conversation étroite qu'il lui est proposé d'entamer, à mi-chemin entre l'autre (l'auteur) et lui-même (au travers de ce qu'il appréhende autour de lui et qui converse spécifiquement avec lui).
... mais importante question donc de la confiance à établir par l'auteur au sein de cette conversation, plus risquée qu'à l'accoutumée pour le public néophyte.
- dans la seconde conversation (lien par terminaisons neuronales), les machines - perverses ? commenceraient à savoir toucher les points sensibles de notre scanner cérébral... nous connaissant mieux que nous-mêmes, piloteraient-elles même un jour nos rêves ?... et cela suffisamment puissamment pour exciter également le corps réel...? (projection rétinienne, implants cervicaux,...).
sorte de "téléprésences" par assistance technologique - clin d'œil aux efforts d'autosuggestion émotionnelle et sensorielle que certains ont pu pratiquer dans l'exercice du "rêve éveillé" si cher à Lee Strasberg, visant à reconstituer un objet, une situation ou une personne dans notre mental et notre corps - ces machines concourraient-elles à nous faire travailler ce qui un jour pourrait devenir le chemin d'une "conscience augmentée" - l'investigation de capacités insoupçonnées de notre cerveau ?
... et c'est là que cela dérape... peut-être ?
- dans les premiers environnements technologiques, l'auteur se glisse dans la machine comme dans les pages d'un livre, les couleurs et les formes d'un tableau ; il donne de lui à la machine... jouant "un plus" dans l'artifice d'une recorporéisation de lui dans le corps technologique de l'œuvre... la machine, comme le poème, la toile, le film, le jeu scénique : médium de l'esprit d'un auteur vers un lecteur, un spectateur... mais ici, machine aussi comme mise en œuvre d'un potentiel fusionnel avec le corps de son visiteur et agissant sur lui dans un véritable jeu de corps à corps... un pas plus "près", plus "dedans" que le spectacle vivant...? comme lui, dans la simulation d'un environnement reconstitué, étendu, modifié...? seulement ici, "rapproché" ?
oui... sauf que... ici le corps ne fait pas que réceptionner les errances d'un auteur, il les provoque, aussi et surtout... le corps devenant l'unique interlocuteur et catalyseur de ce qui sera vu et entendu, sans que le visiteur puisse se faire une idée préalable précise des contours délimitant sa zone d'influence à lui, ni les limites exactes d'interpénétration possible entre lui et les productions de l'environnement...
mis en scène en quelque sorte "corps à la main", le visiteur est convié à une expérience quelque peu obscure, consistant à faire surgir des mondes selon un alphabet et une syntaxe dont il ne peut, comme nous l'avons dit, à priori mesurer ni le caractère aléatoire, ni celui exclusivement lié à l'altérité du système, ou à la sienne propre... ceci pouvant entraîner de grands risques d'appréhension et d'auto-protection de sa part, au départ.
oui... sauf que... le second interlocuteur, même bien informé par son auteur, n'en est pas moins réduit alors à une machine... l'univers restitué, puisé dans ses blocs mémoire selon des règles scénographiques plus ou moins cadenassées, prenant le risque de n'être en aucun cas comparable à la maîtrise d'une émergence artistique lorsqu'elle est directement humaine... faire vibrer la machine informatique comme un Stradivarius, n'est peut-être pas pour tout demain.
oui... sauf que... le corps ne doit pas se méprendre : vivre, "faire l'expérience", c'est à priori autre chose...
qu'est-ce que le corps de chair nous apporte d'irréductible à toute amputation ? s'est-on jamais posé la question ? quelle différence éternelle est promise entre un corps à corps avec une machine et celui charnel avec un corps humain ?
l'instinct de différence de genèses, de natures, de constitutions...? car l'homme est et restera un tout organique et cognitif dont le développement individuel primordial reprend avant tout, comme par empreinte, celui de son espèce... l'appartenance à l'espèce serait-elle alors la condition de possibilité d'un inconscient partagé...? d'une empathie émotionnelle bienheureuse, jouissive et signifiante, parce qu'un mystère commun est partagé...? et qu'au bout de ma vie, c'est finalement ce mystère que j'appelle et recherche...?
- l'autre risque des environnements technologiques, tels que nous les avons exposés, serait aussi de ne plus viser la représentation mentale que via la stimulation neurophysiologique : voir ce qui se passe si l'on agit plus que sur les centres nerveux du cerveau, comme si les organes des sens n'existaient plus comme interfaces avec le monde... faire l'expérience en quelque sorte d'une activité mentale décorporéisée... expérimenter le cas de figure extrême consistant à supprimer l'hypothèse de tout environnement physique... : l'expérience d'une sorte de virginité ? répétition de la mort ?
... virginité
certains en font l'expérience : moines, mystiques, êtres habités par la seule quête de discipline et d'ascèse du corps pour la seule disponibilité de l'esprit... toute voie suivie à l'extrême est une voie devant mener quelque part (y compris vers le pire)... mais acceptons et reconnaissons que le mental puisse se nourrir de cette situation particulière que peut être l'absence de corps, comme d'une nouvelle clause environnementale pour fabriquer des formes d'être et de conscience au monde, insoupçonnées en dehors de cette épreuve-là.
... mais, les grands ermites ne produisent-ils pas plus de "témoin à être" et de que de "conscience à partager"...?
... mais, pour le commun des gens, la virginité éprouvée ne deviendrait-elle pas rapidement mort des dimensions nécessaires au lien avec le monde, la vie, l'épanouissement et le bien-être de se sentir appartenir à la terre...? cet environnement si spécifique à la matière qui nous permet d'expérimenter et de sonder notre être : qui sommes-nous ?
... et puis, pensons aux dégâts des seules projections mentales, non reliées au monde, quand elles attaquent les cerveaux qui deviennent fous… pensons aux êtres qui ne peuvent plus faire "sens" avec le monde parce qu'un dérèglement quelconque les empêche, provisoirement ou durablement, d'être en circulation de corps et d'esprit avec lui... ces maladies rendent les êtres "sans environnement autre qu'eux-mêmes"... les murant dans des mondes inconscients hallucinogènes où tout se rapetisse ou se déforme dans la seule obsession mentale, récurrente et vierge de lien avec le monde physique autour... pour ces êtres, il n'y a pas d'environnement autre que l'agression des rêves, plus de possibilité de confrontation cognitive, d'enrichissement ou d'influence par l'incarnation...
être "reliés" par les seules productions psychiques déclenche des choses parfois mystérieusement tangibles, certes... mais, quand bien même ces phénomènes physiques (de cette physique que l'on connaît encore mal... et qu'en toutes probabilités, la science nous révélera plus tard...) seraient des signes spatio-temporels, miroirs de nos énergies mentales bonnes ou mauvaises, ils n'en sont pas pour autant forcément aptes à nous faire approcher "l'expérience de la transcendance", éphémère, permanente, singulière et commune...
de par la manifestation des résonances qu'ils mettent en jeu, ces phénomènes sont incontestablement un outil d'expérimentation privilégiée de la nature des choses et du monde, interface d'intelligibilité donnant accès à des pistes, à des postures de la conscience... mais aussi possible condamnation de celle-ci à l'enfermement, et à rien d'autre.
... conscience
pour se manifester, la conscience n'a-t-elle pas besoin avant tout du contact des autres consciences, dans ce qu'elles ont de couches profondes communes, véhiculables, contaminables : "fais-moi voir"...
n'a-t-elle pas aussi essentiellement besoin de "relationnel" tangible, concret, palpable et incarné pour rejoindre, pénétrer et guérir peut-être, les zones inconscientes les plus indéfinissables et enfouies de nous ? nous rendre cohérents ?
- dites zones, en jeu dans la création, et auxquelles les environnements technologiques ne peuvent se dérober sans risquer de ne donner jamais ni aura, ni lumière... mais seulement spectaculaires, sensationnels et époustouflants gadgets... constructions fantastiques, manipulables et ludiques à souhait, "détournant" à répétition vers de simples amusements ?
pointe perceptive de la conscience aux frontières d'un possible troisième corps (plus subtil encore), le ñous n'amorce-t-il pas son chemin d'appréhension, de cognition et de révélation au monde par la chair et le contact avec les autres chairs, à commencer par celles maternelles...? car le corps sait juste, et ne permet que quand il sent... véritable révélateur des mouvements, troubles ou agitations des champs du cerveau, il nous donne de travailler la "pâte humaine" dans ce qu'elle a de plus vrai et de plus imprévisible... nœud d'un mystère en nous... identité...
amalgame de tissus, de connections, de fragilité et de beauté, pourquoi amputer l'une de ces trois dimensions à cette "pâte" que nous sommes - quand bien même serait-ce la plus primitive - si par elle on peut se relier et s'élever par toujours plus de connaissance et d'observation de soi et des autres...? si par elle on peut vivre le cri, la communion...?
... ou alors, c'est un choix .
Publié dans la revue "La Mazarine" (N°12 - mars 2000)
